Les Rêveries du Promeneur solitaire --Extraits--
(...) Lorsqu'il faut faire le contraire de ma volonté, je ne le fais point, quoi qu'il arrive ; je ne fais pas non plus ma volonté, parce que je suis faible. Je m'abstiens d'agir : car toute ma faiblesse est pour l'action, toute ma force est négative, et tous mes péchés sont d'omission, rarement de commission. Je n'ai jamais cru que la liberté de l'homme consistât à faire ce qu'il veut, mais bien à ne jamais faire ce qu'il ne veut pas, et voilà celle que j'ai toujours clamée, souvent conservée, et par qui j'ai été le plus en scandale à mes contemporains. Car pour eux, actifs, remuants, ambitieux, détestant la liberté les uns des autres et n'en voulant point pour eux-mêmes pourvu qu'ils fassent quelquefois leur volonté, ou plutôt qu'ils dominent celle d'autrui, ils gênent toute leur vie à faire ce qui leur répugne n'omettent rien de servile pour commander. Leur tort n'a donc pas été de m'écarter de la cité comme un membre inutile, mais de m'en proscrire comme un membre pernicieux : car j'ai peu fait de bien, je l'avoue, mais pour du mal, n'en est entré dans ma volonté de ma vie, et je doute qu'il y ait aucun homme au monde qui en ait réellement moins fait que moi. (...)
(...) Dans tous les maux qui nous arrivent, nous regardons plus à l'intention qu'à l'effet. Une tuile qui tombe d'un toit peut nous blesser davantage mais ne nous navre pas tant qu'une pierre lancée à dessein par une main malveillante. Le coup porte à faux quelquefois, mais l'intention ne manque jamais son atteinte. La douleur matérielle est ce qu'on sent le moins dans les atteintes de la fortune, et quand les infortunés ne savent à qui s'en prendre de leurs malheurs ils s'en prennent à la destinée qu'ils personnifient et à laquelle ils prêtent des yeux et une intelligence pour les tourmenter à dessein. C'est ainsi qu'un joueur dépité par ses pertes se met en fureur sans savoir contre qui. Il imagine un sort qui s'acharne à dessein sur lui pour le tourmenter et, trouvant un aliment à sa colère il s'anime et s'enflamme contre l'ennemi qu'il s'est créé. L'homme sage qui ne voit dans tous les malheurs qui lui arrivent que les coups de l'aveugle nécessité n'a point ces agitations insensées il crie dans sa douleur mais sans emportement, sans colère ; il ne sent du mal dont il est la proie que l'atteinte matérielle, et les coups qu'il reçoit ont beau blesser sa personne, pas un n'arrive jusqu'à son coeur.
Julie ou la Nouvelle Héloïse" --Extrait de ce roman épistolaire, publié en 1761--
L'Esprit de Julie.
L'attrait le plus puissant de deux beaux yeux,
c'est l'union touchante d'une vive sensibilité
et d'une douceur inaltérable ;
c'est une pitié tendre à tous les maux d'autrui ;
c'est cet esprit juste et ce goût exquis,
qui tirent leur pureté de celle de l'âme ;
ce sont, en un mot, les charmes des sentiments,
bien plus que ceux de la personne.
- Qui ne peut se rendre heureux,
peut au moins mériter de l'être.
- Les désirs vaincus sont la source du vrai bonheur,
et ils font jouir de plaisirs dignes du Ciel même...
Jean-Jacques Rousseau.