L'Atelier de l'Histoire

Forum de discussion historique
 
AccueilAccueil  PortailPortail  GalerieGalerie  FAQFAQ  RechercherRechercher  S'enregistrerS'enregistrer  Connexion  

Partagez | 
 

 Le Dictateur de Charlie Chaplin ( Le barbier a sévi...)

Voir le sujet précédent Voir le sujet suivant Aller en bas 
AuteurMessage
Camille Desmoulins
Admin
avatar

Nombre de messages : 5040
Date d'inscription : 23/03/2007

MessageSujet: Le Dictateur de Charlie Chaplin ( Le barbier a sévi...)   Lun 25 Juin - 22:38

Citation :
L’histoire commence à la fin de la Première Guerre mondiale. Un petit barbier juif allemand se bat au front contre les alliés anglais et français. La défaite allemande l’oblige à se replier, en avion, avec un officier allemand du nom de Schultz. Il aide cet officier à piloter son avion qui s’écrase cependant. Les deux hommes ont la vie sauve et l’officier promet au barbier sa reconnaissance. Le barbier doit séjourner à l’hôpital, car il est devenu amnésique.

Le temps passe, et 18 ans plus tard , le dictateur Hynkel est devenu le Führer de la Tomania. Il ressemble comme deux gouttes d’eau au petit barbier juif. Mais c’est sûrement un coïncidence. Hynkel est antisémite et déteste les Juifs, il veut une race pure, les Aryens. Il est accompagné de son chef des forces armées, Herring, et de son conseiller Garbitsch. Il est allié à Napaloni, dictateur de Bacteria dit le Duce. Les troupes de la mort de Hynkel, dont l ’emblème est la double croix, sèment la terreur dans le ghetto juif . Mais Hynkel a besoin d’argent pour pouvoir construire des usines et des camps de concentration. Son conseiller lui trouve un prêteur, qui est juif et qui refusera prêter cet argent si Hynkel poursuit sa politique antisémite. Le dictateur donne donc l’ordre d’arrêter les vexations et brimades dans le ghetto.

Retournons dans ce ghetto. Le petit barbier juif s’est évadé de l’hôpital où il croit n’être resté que quelques semaines. Mais à son retour, la vitrine de sa boutique est marquée de la mention JEW ( juif), et il veut l’effacer. Il se fait arrêter par les troupes de la mort qui passaient par là. Il résiste et Hannah, la voisine, l’aide; les deux militaires partent. Mais cette fois ce sont les troupes de la mort qui reviennent, arrêtent le barbier et veulent le pendre. A ce moment, la voiture d’un officier Tomanian arrive : c’est Schultz qui délivre le petit barbier et lui promet qu’on ne viendra plus ennuyer tous les gens de cette cour. Au moment de cette rencontre, le petit barbier se souvient de son passé.

Hinket et NaploniDans le palais de Hynkel, tout ne se passe pas comme prévu : les deux dictateurs se disputent l’Osterlich. Napaloni vient en Tomania pour règler ce problème. Hynkel se sent déjà le maître du monde, car quand il aura envahi l’Osterlich, les autres dirigeants auront peur et capituleront. Napaloni est accueilli à la gare par Hynkel et Garbitsch. Celui-ci a tout prévu pour que Benzino Napaloni se sente en position de faiblesse, et que Hynkel soit en position de force pour négocier le retrait des troupes de Napaloni.

Mais tout ne se passe pas comme prévu : le plan de Garbitsch ne fonctionne pas. Hynkel et Napaloni trouvent un accord après des négociations difficiles. Pour Hynkel, l’accord passé n’est qu’un bout de papier. Dès que Napaloni aura retiré ses troupes, Hinkel envahira l’Osterlisch selon un plan mis en place par l’état-major : quand les troupes de Tomania seront entrées en Osterlich, Hynkel les rejoindra pour faire son discours d’annexion. Pendant les combats, il sera à proximité de la frontière, avec comme couverture, une partie de chasse au canard .

Hynkel apprend que le banquier juif lui refuse le prêt escompté . Furieux, il ordonne la reprise des brimades dans le ghetto. Schultz qui a comploté avec les Juifs est déclaré traître, est arrêté et s‘évade.

Dans le ghetto, tout est calme et les gens vivent en paix jusqu’au moment où le discours de Hynkel appelle les troupes de la mort à reprendre leurs activités. Elles entrent chez Hannah et chez le barbier. Un des soldats se souvient que Schultz leur a dit de ne pas les maltraiter. Dans son discours, Hynkel annonce l’arrestation de Schultz. Le ghetto est mis à sac. Hannah et le barbier décident de quitter Tomania pour l’Osterlich. Schultz qui s’était enfui de la prison vient se réfugier chez Hannah et le barbier. Il organise avec les autres Juifs du quartier un attentat au palais. Le barbier et Schultz sont arrêtés et sont envoyés dans un camp. Les autres habitants du ghetto partent en Osterlich.



Les troupes de Tomania envahissent l’Osterlich pendant qu’Hynkel est à la chasse au canard. Schultz et le petit juif s’enfuient du camp et sont recherchés. Ils ont volé des uniformes d’officier et marchent vers la frontière d’Osterlich. Etant donné la forte ressemblance du dictateur et du barbier, le dictateur est arrêté après avoir fait une chute dans l’eau. Lorsque le barbier et Schultz arrivent en Osterlich, ils constatent avec stupéfaction que les Tomanians y sont déjà. Le barbier juif, que tout le monde croit être le dictateur, doit faire un discours. C’est un discours bien étonnant : paroles d’espoir , appel à la lutte contre la tyrannie et pour la démocratie.

Retour haut

Analyse du film

C’est en 1937 que Chaplin envisage de réaliser ce film. Il le tourne en 1938 et l’oeuvre sera présentée au public en 1940. Elle sera contestée par l’ambassadeur allemand aux USA dès sa sortie dans les salles.

Dans son scénario, Chaplin fait preuve d’un réalisme étonnant que ce soit dans les événements racontés ou dans la façon de présenter les deux dictateur, ou encore dans les idées défendues par les nazis de l’époque.

Les personnages : la ressemblance des noms est frappante, voulue pour " déguiser " le message de Chaplin. Tomania pour Allemagne, Adénoïd Hynkel pour Adolphe Hitler, Benzino Napaloni pour Benito Mussolini, Garbitsch ministre de la propagande pour Goebbels qui assurait ce ministère, ... la langue utilisée par Hynkel n’est pas de l’allemand mais y ressemble par sa dureté
. Hitler et MussoliniHinkel et Napaloni

La ressemblance physique est plus frappante encore... Hynkel et Napaloni sont les répliques vivantes de Hitler et Mussolini. Les acteurs ont travaillé leur rôle à partir d’une observation minutieuse des deux dictateurs. Mêmes attitudes, mêmes grimaces lors des apparitions en public, lors de discours.

Hynkel est présenté comme cet homme qui sait soulever les foules, qui commence ses discours dans le calme et les termine dans des emportements passionnés. Il correspond à cette description que fait l’ambassadeur de France en Allemagne dans les années trente : " Un homme comme Hitler ne tient pas dans une formule simple... Je lui ai personnellement connu trois visages, correspondant à trois aspects de sa nature.

Le premier était blême ; ses traits mous, son teint brouillé, ses yeux vagues, globuleux, perdus dans un songe, lui donnaient un air absent lointain : un visage trouble et troublant de médium ou de somnambule.

Le second était animé, coloré, transporté par la passion ; les narines palpitaient, les yeux lançaient des éclairs, il exprimait la violence, l’appétit de domination, l’impatience de toute contrainte, la haine de l’adversaire, une audace cynique, une énergie féroce, prête à tout renverser : un visage de tempête et d’assaut, un visage forcené.

Le troisième était un homme quelconque, naïf, rustique, épais, vulgaire, facile à amuser, riant d’un gros rire bruyant, accompagné de larges claques sur la cuisse : un visage banal, sans caractère marqué, pareil à des milliers de visages répandus sur la vaste terre.

Quand on causait avec Hitler, on voyait, parfois, se succéder ses trois visages.

Au début de l’entretien, il ne semblait pas écouter, ne pas comprendre ; il restait indifférent et comme amorphe... Et puis, tout à coup, comme si une main avait appuyé sur un déclic, il se lançait dans un discours impétueux, il parlait d’un ton élevé , exalté, coléreux ; l’argumentation se précipitait, abondante, cinglante, poussée en avant par une voix rauque...

(...) Quand Hitler partait ainsi dans une tirade ou une diatribe, il ne fallait pas songer à l’interrompre, ni à protester. Il eût foudroyé l’imprudent qui s’y serait risqué. (....) Ce qu’il y a de sûr, c’est qu’il n’était pas normal ; c’était un être morbide, un quasi dément, un personnage de Dostoïevski , un possédé " .

Nous retrouvons ces visages d’Hitler dans les documents vidéo qui sont actuellement à notre disposition : images de propagande, scènes de la vie privée : calme et détendu lorsqu’il reçoit , en compagnie d’Eva Braun , Lloyd George dans sa résidence privée , passionné jusqu’à l’exaltation dans ses discours ou plus simplement méprisant l’égard de ses adversaires : prenons comme exemple son attitude lors de la formation de son gouvernement de coalition en 1933 : il jette un regard profondément méprisant aux libéraux, regard clair quant à ses intentions futures.

Hynkel présente les mêmes visages : calme et serein lors de rencontres privées ou au début de négociations. La moindre contrariété le met en rage et lui fait perdre toute sa bonne éducation : il décore un général d’armée, le loue, lui reconnaît de grands mérites et dans les minutes qui suivent lui retire toutes ses décorations, le dégrade. La situation est tellement portée à son paroxysme qu’elle provoque le rire. Nous retrouvons le même type d’attitude lors des négociations avec Napaloni : débuts calmes et sereins ; mais rapidement la situation va se dégrader : les deux dictateurs finissent par en venir aux mains.

Hynkel passionné dans ses discours : l’observation de Chaplin est parfaite : même rictus, même regard, les mains sur les hanches, la façon de tourner à moitié le dos au public pour lui laisser le temps de se ressaisir et d’applaudir, la même façon de croiser les bras, de relever le menton avec une moue de satisfaction.. Hynkel Hitler, même personne sans aucun doute possible.

Nous pouvons faire le même travail en ce qui concerne Napaloni alias Mussolini notamment dans une grimace relevée dans le film et dans un document vidéo.

Les événements et les idées présentés par Chaplin ne laissent aucun doute sur le but qu’il poursuit : nous avertir du danger qui menace le monde en 1938. Il a vu clairement ce danger et il le décrit, il en parle avec une précision qui nous permet pratiquement d’utiliser ce film comme documentaire historique...

L’événement central est l’annexion de l’Osterlich par Hynkel . L’Autriche a été annexée en mars 1938. Cette annexion a été précédée de tensions entre Hitler et Mussolini telles qu’elles sont décrites dans le film. Mais Chaplin va plus loin : il nous montre que Hynkel Hitler ne va pas s’arrêter à l’Autriche ; son but final est de dominer le monde grâce à la race aryenne . Deux extraits du film le prouvent . D’abord cette réplique de Garbitsch : " Dictateur du monde , c’est votre destinée. Nous anéantirons le peuple juif, nous éliminerons tous les Bruns et nous verrons le monde entier peuplé d’une race aryenne pure. "

Le deuxième exemple est celui où Hynkel pris de folie joue avec une mappemonde : il fait virevolter la terre et la serre dans ses bras tant et si bien qu ’elle explose comme un vulgaire ballon. Faut-il y voir le symbole de la mégalomanie aboutissant à la guerre et à la destruction ? Cette séquence me rappelle cette gravure vue au cours d’histoire où le dessinateur montre Hitler assis à côté d’une mappemonde de laquelle coule du sang. Cette carte postale montre la folie des grandeurs d’Hitler qui rêve aussi de posséder la Lune!

En ce qui concerne les idées, elles sont claires et précises dans la bouche de Hynkel : la démocratie doit être supprimée, la liberté est odieuse, la grandeur de la Tomania exige des sacrifices ce qui rappelle cette phase sans cesse répétée par Hitler dans ses discours " Deutschland über alles ". La race aryenne est la seule qui puisse dominer le monde . Nous retrouvons dans la bouche d’Hynkel les idées défendues par le National Socialisme allemand.

Chaplin est aussi réaliste, mais sans violence gratuite, quand il parle des ghettos, les brimades vécues par les Juifs, de l’existence des camps, de la faible résistance du peuple juif, de la résistance de certains Allemands (Schultz) , de l’argent " emprunté " aux Juifs pour développer les industries .

Enfin, pour Hynkel comme pour Hitler, il semble que la fin justifie les moyens. Hynkel accepte de négocier avec Napaloni pour pouvoir annexer l’Osterlich. Ces pourparlers sont difficiles, les deux dictateurs ne voulant céder en rien. Finalement Hynkel, sous les conseils de Garbitsch, signe tout en sachant qu’il ne respectera pas sa parole. Nous retrouvons la même attitude chez Hitler lors de la signature des accords de Munich les 29 et 30 septembre 1938. Il veut rassurer les Français et les Anglais sur ses bonnes intentions et il obtient en échange le territoire tchèque des Sudètes. Les historiens ont recueilli le témoignage du chauffeur de la voiture de Von Ribbentrop, ministre des Affaires étrangères du troisième Reich. Après la signature des Accords de Munich, celui-ci avait entendu une conversation entre Hitler et son ministre dans laquelle Hitler affirmait son intention de ne pas respecter les accords. Pour étayer cette idée , nous pouvons aussi prendre l’exemple du prêt demandé par Hynkel aux Juifs afin de développer davantage son industrie d’armement. Hynkel accepte de changer momentanément de politique pourvu qu’il arrive à ses fins. Avec le recul, les historiens étudient actuellement la possibilité qu’une partie de l’or des Juifs placé en Suisse au début des lois antisémites en Allemagne ait été prêtée par les banques helvètes à Hitler pour développer son programme de solution finale.

Nous allons terminer cette brève étude par le discours du barbier à la fin du film. Est-ce vraiment le barbier qui parle ou Charlie Chaplin qui nous dévoile ses convictions les plus profondes, sa foi en l’Homme qu’il croit foncièrement bon.

Ce discours est un appel à la paix, à la tolérance, au respect de l’autre, au refus de la guerre que les soldats font sans savoir pourquoi. La misère tire son origine de l’avidité, de la haine, de la science mal utilisée, du manque de communication entre les hommes. Mais la démocratie finira par triompher, si nous le voulons vraiment ; nous vivrons dans un monde fraternel si nous le construisons. C’est notre combat : nous devons être des soldats de la démocratie et de la fraternité. Discours étonnamment moderne et actuel : le monde n’aurait-il pas changé?

Le film se termine sur l’espoir : Hannah a entendu le barbier, elle se lève et regarde vers le ciel, les nuages laissent à nouveau passer la lumière du soleil; des temps nouveaux approchent. Après la proclamation de la foi en l’Homme, pouvons-nous aller jusqu’à la proclamation de la foi en Dieu? Chaplin fait référence à l’Evangile selon Saint Luc pour nous dire que tous les hommes sont le Royaume de Dieu et puis il nous invite à regarder vers le Ciel.

Magnifique séquence finale : le visage d’Hannah plongé dans l’obscurité est progressivement éclairé par la lumière du soleil . Ce visage fermé et triste devient rayonnant. Signe d’espoir , de renouveau : l’Homme est de nouveau debout...

_________________
La révolution est la guerre de la liberté contre ses ennemis, la constitution est le régime de la liberté victorieuse et paisible.
Maximilien Robespierre.
Revenir en haut Aller en bas
http://atelierdelhistoire.frbb.net
Camille Desmoulins
Admin
avatar

Nombre de messages : 5040
Date d'inscription : 23/03/2007

MessageSujet: Re: Le Dictateur de Charlie Chaplin ( Le barbier a sévi...)   Lun 25 Juin - 22:40

Citation :
LE DIDACTEUR (CHALRIE CHAPLIN, 1940)

"Considérez que "Le Dictateur" eût été impossible si Hitler avait
été glabre ou s'il s'était taillé la moustache à la Clark Gable."
André Bazin

• Un discours didactique ?

La volonté didactique de Charlie Chaplin dans The Great Dictator paraît évidente. Il suffit de revoir le discours qui clôt le film : il est clair qu'il excède la diégèse, qu'il n'est pas uniquement destiné aux soldats représentés par le film, mais qu'il s'adresse directement à l'humanité toute entière, qui constitue à l'époque le public de Charlie Chaplin.
Hors situation, ou en marge de celle-ci, ce discours réussit le tour de force de suspendre le film, de nous en faire oublier l'anecdote (qu'il clôt sans la résoudre) et d'éviter la rencontre (l'affrontement ?) Hynkel/Charlot que nous attendions tous. Cette rencontre aura lieu en fait par le biais de ce discours, mais ce dernier nous renvoie surtout au défi que Chaplin lance à Hitler plus qu'au rapport entre les deux personnages du film.

Il semble en outre que ce discours déborde largement la simple volonté de donner une leçon, et qu'au-delà de ce qu'il dit, il dépasse le cadre même du film pour s'inscrire comme un geste exemplaire (définitif ?) du personnage de Charlot.
Si l'espéranto de la chanson "Titine" de Modern Times avait donné d'abord une voix au personnage de Charlot, et un langage dont l'inintelligibilité venait ajouter à l'universalité de sa gestuelle, The Great Dictator lui donne la parole, pour la première et la dernière fois. Mais quelle parole ! Huit minutes de discours adressé directement et frontalement au spectateur, avec une maîtrise de tribun au moins égale à celle du dictateur Hynkel. Huit minutes de discours pacifique et humaniste asséné avec une force de conviction qui déclenche autant d'enthousiasme que les discours guerriers du dictateur du film.

On peut certes prendre ce discours à la lettre et déclarer comme certains critiques américains de l'époque que Chaplin y "braque sur le public le doigt du communisme"[1]. Mais en regardant de plus près cette séquence, on voit bien que si Chaplin utilise là les même armes que celles de la propagande des dictatures, il s'efforce dans le même temps d'en révéler les effets néfastes, qu'il en passe par le discours pour en montrer les limites et les dangers.
• Qui parle ?

Charlot s'adresse d'abord d'égal à égal à son public - "Je regrette, mais je ne veux pas être empereur. Ce n'est pas mon métier. Je ne veux pas gouverner ni conquérir qui que ce soit". Il parle ensuite de la radio qui lui permet de s'adresser à des millions de gens à travers le monde, invention dont "la nature même est un appel à la bonté de l'homme, un appel à la fraternité universelle, à l'unité de tous". Voilà des mots qui pourraient aussi définir la nature du cinéma tel que Chaplin le conçoit. C'est donc un message de paix et d'espoir que Charlot va transmettre au moment où on lui donne la parole, à l'instant où la force des événements l'oblige à parler.

Mais s'agit-il encore de Charlot ? André Bazin a souligné ce qu'il appelle "la décomposition du personnage " qu'il distingue particulièrement dans cette scène : "Dans ce plan interminable et trop court à mon gré, je n'ai retenu que le timbre envoûtant d'une voix et la plus troublante des métamorphoses. Le masque lunaire de Charlot peu à peu disparaissait, corrodé par les nuances de la panchromatique et trahi par la proximité de la caméra que multipliait encore le télescope du "grand écran". En dessous, comme en surimpression, apparaissait le visage d'un homme déjà vieilli, creusé de quelques rides amères, les cheveux traversés de mèches blanches : le visage de Charles Spencer Chaplin. Cette espèce de psychanalyse photographique de Charlot reste certainement l'un des hauts moments du cinéma universel"[2].

Il est vrai que le masque tombe lors de cette scène, qu'on oublie Charlot pour ne plus voir (et entendre) que Chaplin lui-même, comme si le personnage ne pouvait résister à cette parole, au verbe voulu par l'auteur. Car si ce discours nous signifie en quelques mots le message éternel de Charlot, celui-ci ne peut que s'effacer au moment où Chaplin prend rendez-vous avec l'Histoire et "règle son compte" à Hitler.
• Didactique du discours

Mais pour être plus exact dans l'analyse de cette séquence, on remarquera que si Chaplin s'y substitue progressivement à Charlot, il finit par s'effacer lui aussi de l'image.
Je veux parler de la toute fin du film : il y a d'abord un temps d'arrêt, vers la fin du discours, où emporté par la force et la conviction qu'il met dans ses paroles, Chaplin lève le bras d'un geste brusque et provoque un tonnerre d'acclamations de la foule qui semblait attendre ce signal pour manifester son enthousiasme.
Stoppé dans son élan, comme réveillé de son rêve, il paraît soudain prendre conscience de la présence de cette foule qui l'écoute et l'acclame (c'est d'ailleurs le seul instant depuis le début du discours où l'on voit cette foule en plan de coupe); hagard, notre tribun semble même s'effrayer de la réaction qu'il provoque. Son poing levé est devenu le geste de l'homme surpris ou désemparé qui se passe la main sur le crâne pour se prouver qu'il a encore toute sa tête, qu'il est bien là, qu'il ne rêve pas. Chaplin met à cet instant par le geste son discours à distance, semble s'en extraire en réalisant qu'il a parlé. Cette "prise de conscience" soudaine vient rompre le discours et en changer la nature, émet comme un doute, non sur le contenu mais sur la méthode même du discours.
On peut rapprocher ce discours final des discours de Hynkel, qu'on a vus précédemment dans le film. Le contraste est évidemment saisissant : la caricature du dictateur (qui apparaît pour la première fois lors d'un discours) nous le montre en représentation, maître d'un auditoire qui lui obéit au doigt et à l'oeil (un simple geste lui suffit pour déclencher ou interrompre les acclamations). Tout le comique de ces scènes est basé sur cette mise en scène de la parole, où le geste et l'imitation du langage tiennent lieu de discours, où le fait d'avoir la parole l'emporte sur ce qui est dit.

Le discours final de The Great Dictator n'est pas une parodie de discours : un message est clairement transmis, certes, mais Chaplin ne saurait s'en tenir là : s'il s'agit non seulement de donner un message de paix au moment où les dictateurs la menacent, il s'y exprime aussi, dans le geste de mise à distance dont j'ai parlé plus haut, quelque chose comme un doute sur la nécessité d'en passer par le discours. Faire un discours, si beau et plein d'espoir soit-il, ne suffit sans doute pas, il faut aussi souligner le geste du discours ; il faut dire et montrer le dire, avec ses grandeurs et surtout ses limites.
Ce brusque coup d'arrêt marque d'ailleurs la fin du discours proprement dit. C'est le moment où, passant à un autre registre et renouant avec l'anecdote du film, le tribun s'adresse non plus à la foule anonyme, mais à Hannah, le fiancée de Charlot (Paulette Goddard), pour lui délivrer directement (et nommément) son message d'espoir qui devient déclaration d'amour. Chaplin/Charlot disparaît alors de l'écran : on ne verra plus qu'Hannah, cadrée en gros plan, qui entend cette voix qui s'adresse à elle, et lui répond en arborant le sourire de l'espoir qu'elle fait naître en elle.

C'est donc finalement par la voix que le lien se renoue entre le discours et le film, que la fusion s'opère, par delà l'image, entre Chaplin et Charlot un instant disjoints, séparés le temps d'un rendez-vous historique. Ce qu'on retiendra, au bout du compte, c'est moins le contenu du discours que le geste inouï qu'il représente, le culot magistral dont il fait preuve.
A cause d'une moustache, dont Bazin a si bien parlé[3], on attendait Chaplin sur le terrain de la caricature et du pamphlet, mais voilà qu'il ne se contente pas de gifler Hitler, comme on le lui demandait, mais qu'il s'érige en donneur de leçon et anéantit au passage les idées bien pensantes qu'on attendait de lui.
C'était faire injure à Chaplin de l'attendre sur le terrain de la caricature[4]. C'est lui faire injure aussi que de juger son discours superflu et d'y voir une simple leçon d'humanisme.
Si on doit ce film à une moustache, il fallait bien un discours interrompu pour nous l'expliquer.

Emmanuel Dreux

Deux analyses et un superbe site caracterisé par une recherche de tous les travaux pédagogiques liés à cette oeuvre majeure.

http://www.ac-nancy-metz.fr/enseign/cinemaav/dictateur/index.html

_________________
La révolution est la guerre de la liberté contre ses ennemis, la constitution est le régime de la liberté victorieuse et paisible.
Maximilien Robespierre.
Revenir en haut Aller en bas
http://atelierdelhistoire.frbb.net
Camille Desmoulins
Admin
avatar

Nombre de messages : 5040
Date d'inscription : 23/03/2007

MessageSujet: Re: Le Dictateur de Charlie Chaplin ( Le barbier a sévi...)   Lun 25 Juin - 22:42

Et pour notre plaisir, quelques clichés dont la célèbre scène de la Terre/Ballon !








Citation :
"En 1937, Alexander Korda [réalisateur émigré de Hongrie dans les années 1920] m'avait conseillé de faire un film sur Hitler partant d'une erreur d'identité, puisque Hitler avait la même moustache que Charlot : je pourrais jouer les deux rôles, disait-il. Je n'y pensai guère sur le moment, mais maintenant [en 1938] c'était un sujet d'actualité, et je cherchais désespérément une nouvelle idée de film. L'inspiration brusquement me vint. Bien sûr ! Dans le rôle de Hitler, je pourrais haranguer les foules dans un jargon de mon invention et parler à ma guise. Et dans le rôle de Charlot, je pourrais demeurer plus ou moins silencieux."
Charles Chaplin, Histoire de ma vie, Robert Laffont, p. 388


http://www.philosophiepolitique.net/notesfilmsdossier/dictateur1.htm

_________________
La révolution est la guerre de la liberté contre ses ennemis, la constitution est le régime de la liberté victorieuse et paisible.
Maximilien Robespierre.
Revenir en haut Aller en bas
http://atelierdelhistoire.frbb.net
Invité
Invité



MessageSujet: Re: Le Dictateur de Charlie Chaplin ( Le barbier a sévi...)   Mar 26 Juin - 0:12

Merci, cher Camille, pour ces analyses et pour les liens !
Je viens de passer un moment passionnnant ! - Ce film est extraordinaire ! Il faudra que je le revoie ...
Merveilleux Charles Chaplin !!!
Revenir en haut Aller en bas
Camille Desmoulins
Admin
avatar

Nombre de messages : 5040
Date d'inscription : 23/03/2007

MessageSujet: Re: Le Dictateur de Charlie Chaplin ( Le barbier a sévi...)   Mar 26 Juin - 12:12

Ce qui est remarquable c'est que ce film est aujourd'hui encore plus apprécié par le public européen que par son homologue américain.

A sa sortie ce film, pourtant directement dans l'actualité, fut un échec commercial. L'Amérique ne voulait pas avoir mauvaise conscience.

Ahhh oui, dernier détail, toutes les admiratrices de Napoléon auront noté que le personnage caricaturant Mussolini se nomme dans le film : Napoleoni...

_________________
La révolution est la guerre de la liberté contre ses ennemis, la constitution est le régime de la liberté victorieuse et paisible.
Maximilien Robespierre.
Revenir en haut Aller en bas
http://atelierdelhistoire.frbb.net
Invité
Invité



MessageSujet: Re: Le Dictateur de Charlie Chaplin ( Le barbier a sévi...)   Mar 26 Juin - 12:16

Citation :
Ahhh oui, dernier détail, toutes les admiratrices de Napoléon auront noté que le personnage caricaturant Mussolini se nomme dans le film : Napoleoni...
Ah ! oui !!! en effet, pour ma part, cela a fait "tilt" illico Laughing Laughing Laughing
Il était inutile de le rappeler Laughing Laughing Laughing Cool Laughing
Revenir en haut Aller en bas
Contenu sponsorisé




MessageSujet: Re: Le Dictateur de Charlie Chaplin ( Le barbier a sévi...)   

Revenir en haut Aller en bas
 
Le Dictateur de Charlie Chaplin ( Le barbier a sévi...)
Voir le sujet précédent Voir le sujet suivant Revenir en haut 
Page 1 sur 1
 Sujets similaires
-
» Les citations de: Charlie Chaplin
» Le jour où je me suis aimé pour de vrai (texte de Charlie Chaplin)
» La vie....c'est beaucoup trop Charlie Chaplin
» l’Estime de soi.Charlie Chaplin.
» Hitler ? Qui était son grand-père ?

Permission de ce forum:Vous ne pouvez pas répondre aux sujets dans ce forum
L'Atelier de l'Histoire :: Médiathèque :: Films Historiques-
Sauter vers: