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 Jean de la Fontaine

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MessageSujet: Jean de la Fontaine   Mer 28 Mar - 15:20

En 1662, Jean de la Fontaine, fidèle et redevable à Nicolas Fouquet, (disgrâcié par Louis XIV) tente de le défendre, en lui offrant l"Elégie aux nymphes" de Vaux, avant de partir en exil.

Elégie aux Nymphes de Vaux

Remplissez l'air de cris en vos grottes profondes ;
Pleurez, Nymphes de Vaux, faiters croître vos ondes,
Et que l'Anqueuil enflé ravage les trésors,Dont les regards de Flore ont embelli ses bords
On ne blâmera point vos larmes innocentes ;
Vous pouvez donner cours à vos douleurs pressantes :
Chacun attend de vous ce devoir généreux ;
Les Destins sont contents : Oronte est malheureux.
Vous l'avez vu naguère au bord de vos fontaines.
Qui, sans craindre du Sort les faveurs incertaines,
Plein d'éclat, plein de gloire, adoré des mortels,
Recevait des honneurs qu'on ne doit qu'aux autels.
Hélas ! qu'il est déchu de ce bonheur suprême !
Que vous le trouveriez différent de lui-même !
Pour lui les plus beaux jours sont de secondes nuits
Les soucis dévorants, les regrets, les ennuis,
Hôtels infortunés de sa triste demeure,
En des gouffres de maux le plongent à toute heure.
Voici loe précipice où l'ont enfin jeté
Les attraits enchanteurs de la prospérité !
Dans les palais des rois cette plainte est commune,
On n'y connaît que trop les jeux de la Fortune,
Ses trompeuses faveurs, ses appâts inconstants ;
Mais on ne les connaît que quand il n'est plus temps.
Lorsque sur cette mer on vogue à pleines voiles,
Qu'on croit avoir pour soi les vents et les étoiles,
Il est bien malaisé de régler ses désirs ;
Le plus sage s'endort sur la foi des Zéphyrs.
Jamais un favori ne borne sa carrière ;
Il ne regarde pas ce qu'il laisse en arrière ;
Et tout ce vain amour des grandeurs et du bruit
Ne le saurait quitter qu'après l'avoir détruit.
Tant d'exemples fameux que l'Histoire en raconte
Ne suffisaient-ils pas, sans la perte d'Oronte ?
Ah ! Si ce faux éclat n'eût point fait ses plaisirs,
Si le séjour de Vaux eût borné ses désirs,
Qu'il pouvait doucement laisser couler son âge !
Vous n'avez pas chez vous ce brillant équipage,
Cette foule de gens qui s'en vont chaque jour
Saluer à longs flots le soleil de la Cour :
Mais la faveur du Ciel vous donne en récompense
Du repos, du loisir, de l'ombre, et du silence,
Un tranquille sommeil, d'innocents entretiens ;
Et jamais à la Cour on ne trouve ces biens.
Mais quittons ces pensers : Oronte nous appelle.
Vous, dont il a rendu la demeure si belle,
Nymphes, qui lui devez vos plus charmants appâts,
Si le long de vos bords Louis porte ses pas,
Tâchez de l'adoucir, fléchissez son courage.
Il aime ses sujets, il est juste, il est sage ;
Du titre de clément rendez-le ambitieux :
C'est par là que les rois sont semblables aux dieux.
Du magnanime Henri qu'il contemple la vie :
Dès qu'il put se venger il en perdit l'envie.
Inspirez à Louis cette même douceur :
La plus belle victoire est de vaincre son coeur.
Oronte est à présent un objet de clémence ;
S'il a cru les conseils d'une aveugle puissance,
Il est assez puni par son sort rigoureux ;
Et c'est être innocent que d'être malheureux.

Jean de la Fontaine (Recueil : "Les Elégies" - pour M. Fouquet)

Voici ce que La Fontaine a écrit, d'Amboise, après avoir visité la cellule où Fouquet fut prisonnier quelque temps, et après avoir visité la cellule de l'intéressé :

"Qu'est-il besoin que je retrace
Une garde aux soins non pareils,
Chambre murée, étroite place,
Quelque peu d'air pour toute grâce,
Jours sans soleil,
Nuits sans sommeil,
Trois portes en six pieds d'espace ?"


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Camille Desmoulins
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MessageSujet: Re: Jean de la Fontaine   Mer 28 Mar - 15:42

Connaissez-vous le contrat par lequel La Fontaine s'engage à fournir des vers à 4 moments de la journée à Fouquet ?

Je l'avoue, et c'est la vérité
Que Monseigneur n'a que trop mérité
La pension qu'il veut que je lui donne...
Il me faudra quatre termes égaux.
A la saint-Jean je promets madrigaux,
Courts et troussés, et de taille mignonne:

Longue lecture en été n'est pas bonne.

Le chef d'Octobre aura son tour après

Ma muse alors prétent se mettre en frais:
Notre heros si le beau temps ne change,
De menus vers aura pleine vendange;
Ne dites point que c'est menu présent,
Car menus vers sont en vogue à présent.

Vienne l'an neuf, ballade est destinée:
Qui rit ce jour, il rit toute l'anné.
Pâques, jour saint, veut autre poésie

J'envoirai lors, si Dieu me prête vie,

Pour achever toute la pension,

Quelque sonnet plein de dévotion.

Ce terme-là pourrait être le pire:

On me voit peu sur tels sujets écrire.

La Fontaine.

Et voici quelques lignes écrites au prisonnier :

"Cependant, permettez moi de
vous dire que vous n'avez pas assez de passion pour une vie telle que la vôtre
."

_________________
La révolution est la guerre de la liberté contre ses ennemis, la constitution est le régime de la liberté victorieuse et paisible.
Maximilien Robespierre.


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MessageSujet: Re: Jean de la Fontaine   Mer 28 Mar - 16:07

Oui, je connais... J'adore La Fontaine... Je mettrai plus tard l'"ode au roi" et une poésie absolument géniale, très peu connue...
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MessageSujet: Re: Jean de la Fontaine   Mer 28 Mar - 18:07

La Fontaine demande, par le biais de son "Ode" la clémence de Louis XIV, envers Nicolas Fouquet.

Ode au Roi

Prince qui fais nos destinées,
Digne monarque des François,
Qui du Rhin jusqu'aux Pyrénées
Portes la crainte de tes lois,
Si le repentir de l'offense
Sert aux coupables de défense
Près d'un courage généreux,
Permets qu'Apollon t'importune,
Non pour les biens et la fortune,
Mais pour les jours d'un malheureux.

Ce triste objet de ta colère
N'a-t-il point encore effacé
Ce qui jadis t'a pu déplaire
Aux emplois où tu l'as placé ?
Depuis le moment qu'il soupire,
Deux fois l'hiver en ton empire
A ramené les aquilons ;
Et nos climats ont vu l'année
Deux fois de pampre couronnée
Enrichir coteaux et vallons.

Oronte seul, ta créature,
Languit dans un profond ennui ;
Et les bienfaits de la nature
Ne se répandent plus pour lui.
Tu peux d'un éclat de ta foudre
Achever de le mettre en poudre
Mazis si les dieux à ton pouvoir
Aucunes bornes n'ont prescrites,
Moins ta grandeur a de limites,
Plus ton courroux en doit avoir.

Réserve-le pour des rebelles ;
Ou, si ton peuple t'est soumis,
Fais-en voler les étincelles
Chez tes superbes ennemis.
Déjà Vienne est irritée
De ta gloire aux astres montée
Ses monarques en sont jaloux ;Et Rome t'ouvre une carrière
Où ton coeur trouvera matière
D'exercer ce noble courroux.

Va-t'en punir l'orgueil du Tibre ;
Qu'il se souvienne que ses lois
N'ont jadis rien laissé de libre
Que le courage des Gaulois.
Mais parmi nous sois débonnaire ;
A cet empire si sévère
Tu ne te peux accoutumer,
Et ce serait trop te contraindre
Les étrangers te doivent craindre ;
Tes sujets te veulent aimer.

L'Amour est fils de la Clémence ;
La Clémence est fille des dieux
Sans elle toute leur puissance
Ne serait qu'un titre odieux.
Parmi les fruits de la victoire,
César, environné de gloire,*
N'en trouva point dont la douceur
A celui-ci pût être égale ;
Non pas même aux champs où Pharsale
L'honora du nom de vainqueur.

Je ne veux pas te mettre en compte
Le zèle ardent ni les travaux
En quoi tu te souviens qu'Oronte
Ne cédait point à ses rivaux.
Sa passion pour ta personne,
Pour ta grandeur, pour ta couronne,
Quand le besoin s'est vu pressant,
A toujours été remarquable ;
Mais, si tu crois qu'il est coupable,
Il ne veut point être innocent.

Laisse-lui donc pour toute grâce
Un bien qui ne lui peut durer,
Après avoir perdu la place
Que ton coeur lui fit espérer.
Accorde-nous les faibles restes
De ses jours tristes et funestes,
Jours qui se passent en soupirs.
Ainsi les tiens filés de soie
Puissent se voir comblés de joie,

Même au-delà de tes désirs.
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MessageSujet: Re: Jean de la Fontaine   Jeu 29 Mar - 15:30

Peu après la parution de cette fable "Les Devineresses", la duchesse de Bouillon, qui protégea La Fontaine, fut exilée après le procès de la Voisin...

Les Devineresses

C'est souvent du hasard que naît l'opinion, Exclamation
Et c'est l'opinion qui fait toujours la vogue. Exclamation
Je pourrais onder ce prologue
Sur gens de tous états.Tout est prévention,
Cabale, entêtement ; point ou peu de justice :

C'est un torrent ; qu'y faire ? Il faut qu'il ait son cours.
Cela fut et sera toujours.

Une femme, à Paris, faisait la pythonisse :
On l'allait consulter sur chaque événement ;
Perdait-on un chiffon, avait-on un amant,
Un mari vivant trop, au gré de son épouse,
Une mère fâcheuse, une femme jalouse ;
Chez la devineuse on courait,
Pour se faire annoncer ce que l'on désirait.
Son fait consistait en adresse.
Quelques termes de l'art, beaucoup de hardiesse,
Du hasard quelquefois, tout cela concourait,
Tout cela bien souvent faisait crier miracle.
Enfin, quoique ignorante à vingt et trois carats,
Elle passait pour un oracle.
L'oracle était logé dedans un galetas :
Là, cete femme emplit sa bourse,
Et, sans avoir d'autre ressource,
Gagne de quoi donner un rang à son mari ;
Elle achète un office, une maison aussi.
Voilà le galetas rempli
D'une nouvelle hôtesse, à qui toute la ville,
Femmes, filles, valets, gros messieurs,
tout enfin,Allait, comme autrefois, demander son destin :
Le galetas devint l'antre de la Sybille.
L'autre femelle avait achalandé ce lieu.
Cette dernière femme eut beau faire, eut beau dire :
Moi devine ! on se moque "Eh ! Messieurs, sais-je lire ?
Je n'ai jamais appris que ma Croix de par Dieu".
Point de raison : fallut deviner et prédire,
Mettre à part force bons ducats,
Et gagner malgré soi plus que deux avocats.
Le meuble et l'équipage aidaient fort à la chose :
Quatre sièges boiteux, un manche de balai,
Tout sentait son sabbat et sa métamorphose.
Quand cette femme aurait dit vrai
Dans une chambre tapissée,
On s'en serait moqué : la vogue était passée
Au galetas. Il avait le crédit :
L'autre femme se morfondit.

L'enseigne fait la chalandise.
J'ai vu dans le palais une robe mal mise
Gagner gros ; les gens l'avaient prise
Pour maître tel, qui traînait après soi
Force écoutants. Demandez-moi pourquoi.

Jean de la Fontaine. (Livre VII - Fable 15)


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MessageSujet: Re: Jean de la Fontaine   Jeu 29 Mar - 16:07

Le renard et l'écureuil (fable restée inédite du vivant de la Fontaine)


Il ne faut jamais moquer des misérables,
Car qui peut s'assurer d'être toujours heureux ?
Le sage Esope dans ses fables
Nous en donne un exemple ou deux ;
Je ne les cite point, et certaine chronique
M'en fournit un plus authentique.
Le Renard se moquait un jour de l'Ecureuil
Qu'il voyait assailli d'une forte tempête :
Te voilà, disait-il, près d'entrer au cercueil
Et de ta queue en vain tu te couvres la tête.
Plus tu t'es approché du faîte,
Plus l'orage te trouve en butte à tous ses coups.
Tu cherchais les lieux hauts et voisins de la foudre :
Voilà ce qui t'en prend ; moi qui cherche des trous,
Je ris, en attendant que tu sois mis en poudre.
Tandis qu'ainsi le renard se gabait,
Il prenait maint pauvre poulet
Au gobet ;
Lorsque l'ire du Ciel à l'écureuil pardonne :
Il n'éclaire plus ni ne tonne ;
L'orage cesse et le beau temps venu,
Un chasseur ayant aperçu
Le train de ce renard autour de sa tanière :
Tu paieras, dit-il, mes poulets.
Aussitôt nombre de bassets
Vous fait déloger le compère.
L'écureuil l'aperçoit qui fuit
Deant la meute qui le suit.
Ce plaisir ne lui dure guère,
Car bientôt il le voit aux portes du trépas.
Il le voit ; mais il n'en rit pas,
Instruit par sa propre misère.
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Estelle
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MessageSujet: Re: Jean de la Fontaine   Jeu 29 Mar - 19:49

Le lion amoureux

à Mademoiselle de Sévigné

Sévigné, de qui les attraits
Servent aux Grâces de modèle,
Et qui nacquîtes toute belle,
A votre indifférence près,
Pourriez-vous être favorable
Aux jeux innocents d'une fable,
Et voir, sans vous épouvanter,
Un lion qu'amour sut dompter?
Amour est un étrange maître.
Heureux qui peut ne le connoître
Que par récit, lui ni ses coups!
Quand on en parle devant vous,
Si la vérité vous offense,
La fable au moins se peut souffrir:
Celle-ci prend bien l'assurance
De venir à vos pieds s'offrir,
Par zèle et par reconnoissance.

Du temps que les bêtes parloient,
Les lions entre autre vouloient
Etre admis dans notre alliance.
Pourquoi non? Puisque leur engeance
Valoit la nôtre en ce temps-là,
Ayant courage, intelligence,
Et belle hure outre cela.
Voici comment il en alla:
Un lion de haute parentage,
En passant par un certain pré,
Rencontra bergère à son gré:
Il la demande en mariage.
Le père auroit fort souhaité
Quelque gendre un peu moins terrible.
Le donner lui sembloit bien dur;
La refuser n'étoit pas sûr;
Même un refus eût fait, possible,
qu'on eûtes vu quelque beau matin
Un mariage clandestin;
Car outre qu'en toutes manières
La belle étoit pour les gens fiers,
Fille se coiffe volontiers
D'amoureux à longue crinière.
Le père donc ouvertement
N'osant renvoyer notre amant,
Lui dit: "Ma fille est délicate;
Vos griffes la pourront blesser
Quand vous voudrez la caresser.
Permettez-donc qu'à chaque patte
On vous les rogne; et pour les dents,
Qu'on vous les lime en même temps:
Vos baisers en seront moins rudes,
Et pour vous plus délicieux;
Car ma fille y répondra mieux,
Etant sans ces inquiétudes."
Le lion consent à cela,
Tant son âme étoit aveuglée!
Sans dents ni griffes le voilà,
Comme place démantelée.
On lâcha sur lui quelques chiens:
Il fit fort peu de résistance.

Amour, amour, quand tu nous tiens
On peut bien dire: "Adieu prudence!"

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MessageSujet: Re: Jean de la Fontaine   Jeu 29 Mar - 20:11

A Madame de Montespan

L'apologue est un don qui vient des Immortels;
Ou si c'est un présent des hommes,
Quiconque nous l'a fait mérité des autels;
Nous devons, tous tant que nous sommes,
Eriger en divinité
Le sage qui fut ce bel art inventé.
C'est proprement un charme: il rend l'âme attentive.
Ou plutôt il la tient captive,
Nous attachant à des récits
Qui mènent à son gr les coeurs et les esprits.
O vous qui l'imitez, Olympe, si ma Muse
A quelquefois pris place à la table des Dieux,
Sur ses dons aujourd'hui daignez porter les yeux;
Favorisez les jeux où mon esprit s'amuse.
Le temps, qui détruit tout, respectant votre appui,
Me laissera franchir les ans dans cet ouvrage:
tout auteur qui voudra vivre encore après lui
Doit s'acquérir votre suffrage.
C'est de vous que mes vers attendent tout leur prix:
Il n'est beauté dans nos écrits
Dont vous ne connoissiez jusqu'aux moindres traces.
Eh! Qui connoît que vous les beautés et les grâces?
Paroles et regards tout est charme dans vous.
Ma Muse, en un sujet si doux,
Voudroit s'étendre davantage;
Mais il faut réserver à d'autres cet emploi;
Et d'un plus grand maître que moi
Votre louange est le partage.
Olympe, c'est assez qu'à mon dernier ouvrage
Votre nom serve un jour de rempart et d'abri;
Protégez désormais le livre favori
Par qui j'ose espérer une seconde vie;
Sous vos seuls auspices, ces vers
Seront jugés, malgré l'envie,
Dignes des yeux de l'univers.
Je ne mérite pas une faveur si grande;
La Fable en son nom la demande:
Vous savez quel crédit ce mensonge a sur nous.
S'il procure à mes vers le bonheur de vous plaire,
Je croirai lui devoir un temple pour salaire:
Mais je ne veux bâtir des temples que pour vous.

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Estelle
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MessageSujet: Re: Jean de la Fontaine   Jeu 29 Mar - 21:56

Discours à Madame de La Sablière

Iris, je vous louerois: il n'est que trop aisé;
Mais vous avez cent fois notre encens refusé,
En cela peut semblable au reste des mortels,
Qui veulent tous les jours des louanges nouvelles.
Pas une ne s'endort à ce bruit si flatteur,
je ne les blâme point; je souffre cette humeur:
elle est commune aux Dieux, aux monarques, aux belles.

Ce brevage vanté par le peuple rimeur,
Le nectar que l'on sert au maître du tonnerre,
Et dont nous enivrons tous les Dieux de la Terre,
C'est la louange, Iris. Vous ne la goûtez point;
D'autres propos chez vous récompensent ce point:
Propos, agréables commerces,
Où le hasard fournit cent matières diverses,
Jusque là quand votre entretien
La bagatelle à part: le monde n'en croit rien.
Laissons le monde et sa croyance.
La bagatelle, la science,
Les chimères, le rien, tout est bon; je soutiens
Qu'il faut de tout aux entretiens:
C'est un parterre où Flore épand ses biens;
Sur différentes fleurs, l'abeille s'y repose,
Et fait du miel de toute chose.
Ce fondement posé, ne trouvez pas mauvais
Qu'en ces fables aussi j'entremêle des traits
De certaine philosophie,
Subtile, Engageante, et hardie.
On l'appelle nouvelle: en avez vous ou non
Ouï parler? Ils disent donc
Que la bête est une machine;
Qu'en elle tout se fait sans choix et par ressorts:
Nul sentiment, point d'âme; en elle tout est corps.
Telle est la montre qui chemine
A pas toujours égaux, aveugle et sans dessein.
Ouvrez-là, lisez dans son sein:
Mainte roue y tient lieu de tout l'esprit du monde;
La première y meut la seconde;
Une troisième suit: elle sonne à la fin.
Au dire de ces gens, la bête est toute telle:
"L'objet la frappe en un endroit;
Ce lieu frappé s'en va tout droit,
Selon nous, au voisin en porter la nouvelle.
Le sens de proche en proche aussitôt la reçoit.
L'impression se fait." Mais comment se fait-elle?
Selon eux, par nécessité,
Sans passion, sans volonté:
L'animal se sent agité
De mouvements que le vulgaire appelle
Tristesse, joie, amour, plaisir, douleur cruelle,
ou quelque autre de ces états.
Mais ce n'est point cela: ne vous y trompez pas. -
Qu'est-ce donc? - Une montre. - Et nous?- C'est autre chose.
Voici de la façon que Descartes l'expose,
Descartes, ce mortel dont on eut fait un dieu
Chez les païens, et qui tient le milieu
Entre l'homme et l'esprit, comme entre l'huître et l'homme,
Le tient tel de nos gens, franche bête de somme:
Voici, dis-je comment raisonne cet auteur:
"Sur tous les animaux, enfants du créateur,
J'ai le don de penser; et je sais que je pense;"
Or vous savez, Iris, de certaine science,
Que, quand la bête penseroit,
La bête ne refléchiroit
Sur l'objet ni sur sa pensée.
Descartes va plus loin, et soutient nettement
Qu'elle ne pense nullement.
Vous n'êtes point embarrassée
De le croire; ni moi.
Cependant, quant aux bois
Le bruit des corps, celui des voix,
N'a donné nulle relâche à la fuyante proie,
Qu'en vain elle a mis ses efforts
A confondre et brouiller la voie,
L'animal chargé d'ans, vieux cerf, et dix cors,
En suppose un plus jeune, et l'oblige par force
A présenter aux chiens une nouvelle amorce.
Que de raisonnements pour conserver ses jours!
Le retour sur ses pas, les malices, les tours,
Et le change, et cent stratagèmes
Dignes des plus grands chefs, dignes d'un meilleur sort!
On le déchire après sa mort:
Ce sont tous ses honneurs suprêmes.

Quand la perdrix
voit ses petits
En danger, et n'ayant qu'une plume nouvelle
Qui ne peut fuir encor par les airs le trépas,
Elle fait la blessée, et va, traînant de l'aile,
Attirant le chasseur et le chien sur ses pas,
Détourne le danger, sauve ainsi sa famille;
Et puis, quand le chasseur croit que son chien la pille,
Elle lui dit adieu, prend sa volée, et rit
De l'Homme qui, confus, des yeux en vain la suit.

Non loin du Nord, il est un monde
Où l'on sait que les habitants
Vivent, ainsi qu'aux premiers temps,
Dans une ignorance profonde:
Je parle des humains; car, quant aux animaux,
Ils y construisent des travaux
Qui des torrents grossis arrêtent le ravage
Et font communiquer l'un et l'autre rivage,
L'édifice résiste, et dure en son entier:
Après un lit de bois est un lit de mortier.
Chaque castor agit: commune en est la tâche;
Le vieux y fait marcher le jeune sans relâche;
Maint maître d'oeuvre y court, et tient haut le bâton.
La république de Platon
Ne sauroit rien que l'apprentie
De cette famille amphibie.
Ils savent en hiver élever les maisons,
Passent les étangs sur des ponts,
Fruit de leur art, savant ouvrage;
Et nos pareils ont beau le voir,
Jusqu'à présent tout leur savoir
Est de passer l'onde à la nage.
Que ces castors ne soient qu'un corps vide d'esprit,
Jamais on ne pourra m'obliger à le croire;
Mais voici beaucoup plus; écoutez ce récit,
Que je tiens d'un roi plein de gloire.
Le défenseur du Nord vous sera mon garant:
Je vais citer un prince aimé de la Victoire;
Son nom seul est un mur à l'Empire Ottoman:
C'est le roi polonais. Jamais un roi ne ment.
Il dit donc que, sur sa frontière,
Des animaux entre eux ont guerre de tout temps:
Le sang qui se transmet des pères aux enfants
En renouvelle la matière.
Ces animaux, dit-il, sont germains du renard.
Jamais la guerre avec tant d'art
Ne s'est faite parmi les hommes,
Non pas même au siècle où nous sommes.
Corps de garde avancé, vedettes, espions,
Embuscades, partis, et mille inventions
D'une pernicieuse et maudite science,
Fille du Styx, et mère des héros,
Exercent de ces animaux
Le bon sens et l'expérience.
Pour chanter leur combat, l'Achéron nous devroit
Rendre Homère. Ah! S'il le rendoit,
Et qu'il rendit aussi le rival d'Epicure,
Qui diroit ce dernier sur ces exemples-ci?
Ce que j'ai déjà dit: qu'aux bêtes la nature
Peut par les seuls ressorts opérer tout ceci;
Que la mémoire est corporelle;
Et que, pour en venir aux exemples divers
Que j'ai mis en jour dans ces vers,
L'animal n'a besoin que d'elle.
L'objet, lorsqu'il revient, va dans son magasin
Chercher, par le même chemin,
L'image auparavant tracée,
Qui sur les mêmes pas revient pareillement,
Sans le secours de la pensée,
Causer un même événement.
Nous agissons tout autrement:
La volonté nous détermine,
Non l'objet, ni l'instinct. Je parle, je chemine:
Je sens en moi certain agent;
Tout obéit dans ma machine
A ce principe intelligent:
Il est distinct du corps, se conçoit nettement,
Se conçoit mieux que le corps même:
De tous nos mouvements c'est l'arbitre suprême.
Mais comment le corps l'entend-il?
C'est là le point. Je vois l'outil
Obéir à la main; mais la main, qui la guide?
Eh! qui guide les cieux et leur course rapide?
Quelque ange est attaché et peut être à ces grands corps.
Un esprit vit en nous, et meut tous nos ressorts;
L'impression se fait: le moyen, je l'ignore:
On ne l'apprend qu'au sein de la Divinité;
Et, s'il faut en parler avec sincérité,
Descartes l'ignoroit encore.
Nous et lui là-dessus nous sommes tous égaux:
Ce que je sais, Iris, C'est qu'en ces animaux
Dont je viens de citer l'exemple,
Cet esprit n'agit pas: l'homme seul est son temple.
Aussi faut-il donner à l'animal un point,
Que la plante, après tout, n'a point:
Cependant la plante respire.
Mais que répondra-t-on à ce que je vais dire?

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MessageSujet: Re: Jean de la Fontaine   Jeu 29 Mar - 22:08

Là, Estelle, il faudra bien que tu acceptes mes remerciements...
pour avoir évoqué la très belle Mme de la Sablière !!!


Voici cet éloge, que La Fontaine lui fit.....

" A beauté d'homme avec grâce de femme".....

Extrêmement révélateur...
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Estelle
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MessageSujet: Re: Jean de la Fontaine   Jeu 29 Mar - 22:10

Je les accepte parce que l'exercice était vraiment long et fastidieux! Wink

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MessageSujet: Re: Jean de la Fontaine   Jeu 29 Mar - 22:15

Wink
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Jean de la Fontaine
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