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 Antoine Prost

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Camille Desmoulins
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Nombre de messages : 5040
Date d'inscription : 23/03/2007

MessageSujet: Antoine Prost   Mar 5 Juin - 18:15

Citation :
Antoine Prost, 12 leçons sur l’histoire, Points histoire, Paris, 1996
et
Antoine Prost, « Comment l’histoire fait-elle l’historien ? », in Vingtième Siècle, n°65, janvier-mars 2000, pp. 3-12

« Quant à l’exigence de la vérité, elle suppose le respect le plus strict des règles de la profession, règles intellectuelles, déontologiques, éthiques, tout aussi impératives en situation d’enseignement. Car il n’y a pas fondamentalement de différence de nature entre la responsabilité de l’historien et celle de l’enseignant, tous deux médiateurs entre passé et présent, savoirs et société et, ce faisant, reconnus par leur fonction comme ayant compétence de faire progresser la connaissance.
(…) L’historien n’est pas un juge. »

[Plus loin]

« Le cours d’histoire n’est pas un cours de morale. La responsabilité de l’enseignant est de donner aux élèves les connaissances et les outils qui leur permettent de discerner ce qui est inacceptable, expliquer sans vouloir nécessairement persuader et encore moins condamner. Poser des éléments de compréhension. Pointer les erreurs, volontaires ou non. (…) L’histoire est du côté de la connaissance ; elle est mise à distance, rationalisation, volonté de comprendre et d’expliquer. »

[Plus loin]

« Chaque fois que l’historien aborde un nouveau sujet, il est obligé, pour le faire de le re-penser à la première personne. Il lui faut revivre, en se mettant à leur place, ce que les hommes qu’il étudie ont vécu, senti, pensé. Accumulant les indices, il met en quelques sortes ses pas dans leurs pas ; il reconstitue leur façon de vivre, leur logement, leur vêtement, leur nourriture, leur travail, les objets dont ils se servaient, ce qu’ils échangeaient ; il reconstitue leurs univers mental, leur perception du monde, leurs désirs, leurs aspirations, leur religion etc… C’est une sorte d’expérience par traces interposées.

J’ai ainsi vibré avec Mauriac et Bernanos devant le drame de la guerre civile espagnole (…). J’ai été ouvrier dans les usines occupées en 1936 ; j’ai dormi à côté des machines énormes, pour une fois silencieuses et amicales, mais aussi par terre, à côté des canapés des grands magasins, avec les vendeuses en grève. J’ai défilé le 14 juillet 1936 dans l’euphorie partagée. J’ai été poilu dans les tranchées de 1916 ; j’ai subi les bombardements dans les trous d’obus de Verdun, et j’ai attendu à longueur de nuit, à la fois hébété, tendu et angoissé, l’arrivée imminente de la prochaine salve de marmites. J’entends encore des camarades blessés agoniser entre les lignes. J’ai connu aussi l’immense soulagement d’être vivant, au retour des lignes, de se laver, de bien manger et de dormir. J’ai été domestique au début du siècle dans un grande ferme en Beauce, où l’on attendait que le maître ait ouvert son couteau pour commencer à manger à la table commune, tandis que les femmes servaient ; mais j’ai été aussi petit propriétaire en Limousin, habitant une ferme au sol battu, trempant la même soupe chaque jour avec une couenne de lard, travaillant dur pour rembourser l’emprunt contracté pour agrandir de quelques dizaines d’ares mon bien. J’ai été mineur au moment de la catastrophe de Courrières (1906) et j’ai connu d’abord les wagonnets à pousser, puis le front de taille. (…) Mais j’ai aussi fait classe dans une école de village, où l’on avait 15-16 degrés l’hiver, et où il fallait tout faire. (…) J’ai connu la débâcle de l’Occupation ; j’ai applaudi le maréchal Pétain en 1941 dans les rues de Clermont ou de Moulins ; mais j’ai aussi vécu dans la clandestinité et le maquis, et j’ai pris le pouvoir dans les usines libérées.

J’ai eu ainsi la chance, grâce à l’histoire, de vivre plusieurs vies, et de faire une expérience multiforme. J’ai fréquenté les hommes les plus divers, et j’ai vécu, avec eux, les situations les plus variées. En imagination, il est vrai, et en pensée. (…) L’histoire, ce sont des expériences à vivre jusqu’au bout dans sa tête.

Cette expérience d’une prodigieuse richesse mobilise et développe plusieurs attitudes. Elle suppose un travail d’imagination, et une sympathie curieuse et attentive, qui se laisse en quelques sortes guider par les sujets eux-mêmes. Mais l’historien n’est pas un romancier, et il ne laisse pas son imagination travailler librement. Il ne lui suffit pas d’imaginer les hommes dans les situations qu’il étudie, il lui faut vérifier que ce qu’il imagine est exact, et trouver dans la documentation des traces, des indices, des preuves qui confirment ses dires. L’histoire est imagination et contrôle de l’imagination par l’érudition. »

[Enfin]

« L’histoire me permet de comprendre les problèmes de tous ordres dans lesquels je vis, car vivre est toujours vivre des problèmes : L’histoire nous l’enseigne, qui ne nous montre jamais d’hommes ou de sociétés sans problèmes. Ce qui l’on signifie parfois en disant : « Les gens heureux n’ont pas d’histoire. » L’histoire permet de comprendre ces problèmes comme le jeu croisé de contraintes qui nous dépassent et de responsabilités, de choix qui nous incombent. Elle nous évite d’être submergés par le vécu contemporain, puisqu’en le comprenant, nous l’expliquons, et d’une certaine façon, nous en restons maîtres. De ce point de vue, l’histoire est davantage que la formation du citoyen. Elle est construction sans cesse inachevée, de l’humanité dans chaque homme. »

« L’histoire n’est faite ni pour raconter, ni pour prouver, elle est faite pour répondre aux questions sur le passé que suggère la vue des sociétés présentes. »

© CLIOTEXTE, 1997-2007, Patrice Delpin http://hypo.ge-dip.etat-ge.ch/www/cliotexte/html/histoire.quid.html

_________________
La révolution est la guerre de la liberté contre ses ennemis, la constitution est le régime de la liberté victorieuse et paisible.
Maximilien Robespierre.
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Camille Desmoulins
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MessageSujet: Re: Antoine Prost   Mar 5 Juin - 18:16

Superbe analyse de Antoine Prost qui permet mieux de définir l'intérêt de l'histoire et qui évite toute instrumentalisation de l'histoire.

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MessageSujet: Re: Antoine Prost   Mar 5 Juin - 19:06

Code:
« L’histoire n’est faite ni pour raconter, ni pour prouver, elle est faite pour répondre aux questions sur le passé que suggère la vue des sociétés présentes. »

La meilleure des conclusions ...
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