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 Maurice Agulhon : Les mariannes

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Camille Desmoulins
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Nombre de messages : 5040
Date d'inscription : 23/03/2007

MessageSujet: Maurice Agulhon : Les mariannes   Mar 10 Avr - 16:06

A travers deux ouvrages, Marianne au combat et Mariane au pourvoir, Maurice Agulhon analyse l'évolution de la réprésentation de Marianne à travers les époque ou les classes sociales.

Voici un résumé du livre, et une critique de Jean Pierre Rioux.

Citation :
Marianne au pouvoir
fait suite à Marianne au combat. L'image féminine de la République,
constituée au travers du siècle de luttes qui a suivi la Révolution de 1789,
est désormais officielle, elle s'impose et se répand. C'est l'époque de
"la Semeuse", l'époque des bustes de mairie, celle des monuments de
place publique. Le nom, désormais partout connu, de "Marianne"
ajoute à l'effigie une dimension de plus, celle de la personnification. Mais
la "personne" suscite des sentiments inégaux, qui vont de la
quasi-idolâtrie à la haine et à la dérision en passant par l'indifférence.
Elle suscite aussi des interprétations diverses. Sobriquet de la République,
Marianne, pour certains, devient la France, tandis que d'autres veulent la
garder dans le sens de la révolution populaire. L'histoire complexe, ici
démêlée, est-elle une histoire futile ? Elle a ses aspects folkloriques, et
ses enracinements dans des singularités régionales. Mais l'histoire de la
représentation de l'Etat, après Giesey ou Kantorowicz, est reconnue comme
sérieuse dans l'Etat monarchique. Pourquoi ne mériterait-elle pas examen dans
l'Etat devenu républicain, où l'allégorie abstraite compense la grisaille de
la collégialité et fait contrepoids au pouvoir personnel du leader moderne ?
Ce symbole politique, enfin, est féminin. Est-ce le simple effet d'une
tradition culturelle banale, ou le signe d'un rôle plus profond de la
féminité en politique ? On en ouvre aussi le débat.

Citation :
Marianne,ma soeur...


ON se prendrait quasiment à pasticher la Phèdre de Racine en lisant le nouvel Agulhon : " Marianne, ma soeur, de quel amour blessé ?... " Oui,
l'aimons-nous autant que nos grands-pères qui s'étripèrent pour elle, la garce dépoitraillée, la prude ensoleillée, la semeuse souveraine et maternelle, notre Marianne ? Et quel mortel ennui contre tout notre sang nous anime aujourd'hui, malgré les ferveurs du Bicentenaire ? L'autre semaine encore, Régis Debray et Jacques Julliard dialoguaient dans le Nouvel Observateur sur la crise existentielle qui alanguirait, semble-t-il, nos ardeurs civiques : sommes-nous républicains ou démocrates ? Maurice Agulhon, sans l'avoir voulu, entre dans le débat en nous contant, comme on parle aux enfants dissipés, avec quelle allégresse pugnace fut érigée à la Belle Epoque une " République en belle humeur " sous les traits de Marianne.

L'AFFAIRE l'intrigue depuis longtemps. Il avait traqué Marianne au combat (Flammarion) il y a dix ans déjà. Il a repris la piste, flânant près des bornes-fontaines, rôdaillant sur les places publiques et
arpentant les mairies, creusant les archives, mobilisant ses amis, pour se
tailler à la main un corpus de bon artisan, textes et images mêlés, qui lui
permet d'argumenter la question troublante : pourquoi diable les fils de 89 ont-ils
pris tant de plaisir à figurer leur République en femme ? Car, après tout, le
régime républicain est un idéal, une morale et un volontarisme dont
l'abstraction, fût-elle lyrique et propice à frapper les imaginaires, reste une
abstraction. La démocratie se refuse en outre à statufier ses chefs et les
Lumières abandonnent les idoles aux obscurantistes.

La République française, cette construction politique unique
au monde avant 1914, aurait donc pu tout aussi bien être un régime "
aniconique ". Et pourtant, Marianne fut inventée, chantée, honnie, coulée
dans le bronze ou le plâtre, vilipendée en bourgeoise mafflue, détestée en
gueuse, prisée en coquette aguicheuse, pleurée comme la douceur du sein de la
mère. " Timide émule de Kantorowicz ", Maurice Agulhon n'est pas loin
de penser que la République, comme jadis le Roi, a elle aussi deux corps, celui du haut magistrat transitoire et celui de la continuité féminisée : à preuve, la salle de réunions du plus modeste de nos conseils municipaux, ornée d'une photo officielle du président en titre et d'un buste de Marianne, empruntant au besoin les traits euphorisants de Brigitte Bardot ou de Catherine Deneuve.
Mais, en bon disciple de Daniel Halévy, Agulhon a trop visité la " France
profonde " et trop testé ses géographies culturelles pour ne pas sentir
que cette double figuration est le fruit d'une tension nationale où le Midi
démocratique fut le meilleur avocat d'une féminisation du propos, face aux
hésitants du nord de la Loire ou aux rebelles de l'Ouest. Cette ubiquité
provinciale de Marianne, nous dit-il, contribua à entretenir l'ubris de cette
mise en scène théâtrale d'une République familière. Et il le montre avec une
méticulosité érudite et plaisante, en touillant vigoureusement le cocktail
méthodologique d'une " histoire politique enrichie par des bribes
d'histoire de l'art, par des bribes d'histoire des mentalités et par des bribes
d'histoire du folklore".

LA IIIe République, bien sûr, diffusa des images
officielles, celles des sceaux, des timbres postaux ou les pièces de monnaie.
Mais sans jamais pouvoir rivaliser en splendeur iconologique et héraldique avec
les orgueilleux Empires de l'aigle ou du lion.

Elle fut en fait prudente et pédagogique à ses débuts (au
point qu'on ne bricola à la sauvette des armoiries pour la France qu'en...
1953), multipliant les attributs agrestes et les Cérès altières, mêlant le
chêne et l'olivier à la balance de la justice. La Liberté de Bartholdi,
couronnée de rayons solaires, symbolisa assez bien, avant de voguer vers
New-York, cette tempérance très opportuniste d'avant 1890, qui préférait la
force des bons sentiments aux proclamations symboliquement conquérantes.
Maurice Agulhon retrouve au reste assez facilement le même apaisement, de la
nouvelle Sorbonne à l'austère Panthéon, sur les façades des édifices publics et
dans les statues aux grands hommes (Gambetta, illustre exemple, fut coulé huit
fois), ou aux vaillants soldats : la France-femme qui y soutient ses valeureux
enfants ou proclame la devise républicaine n'a rien d'une dévergondée.

Tout se mit à mieux vibrer après 1884, quand une grande loi
municipale mit aussitôt en compétition les édiles et les comités électoraux les
plus avisés ou les plus soucieux de raffermir les sentiments de leurs
concitoyens. Et surtout après 1890, par temps de crise de la République et de
poussée des radicaux. Cérès était désormais trop terne pour haranguer des
combattants : "la" Marianne s'imposa, en recoiffant hardiment le
bonnet phrygien de la Révolution. Elle n'avait pas disparu, loin de là, depuis
qu'en 1792 un cordonnier jacobin du Tarn l'avait pour la première fois chantée
après l'avoir peut-être entendue au hasard d'une bourrée auvergnate. Mais les passions de la fin de siècle l'installent définitivement dans les têtes éclairées et les espaces publics.

Tout prouve que l'élan vint d'en bas et aux frais des
citoyens. Avec d'énormes écarts régionaux et des zèles bien mêlés : Maurice Agulhon ne recense, par exemple, que quatre cent quarante monuments à Marianne sur trente six mille communes. Mais le Centenaire de 1789 ou la victoire du Bloc relancèrent des ardeurs que Paris n'avait pas systématiquement encouragées
: nul décret n'imposa aux communes d'installer tant de bustes à l'entrée des
mairies, de fleurir ainsi les fontaines et les promenades. Et le pouvoir
central ne souhaita pas davantage dire son mot sur la verdeur des arcs de
triomphe, les joyeusetés des fêtes votives, les couplets pour fins de banquets ou bals des conscrits, sans parler des tabatières à priser et des bustes qui ornèrent les cheminées domestiques. Du monument de marbre à l'almanach Vermot, des saints drapeaux aux revues polissonnes, cette femme-République s'imposa peu à peu comme modèle visuel qui, à la Belle Epoque, avait imprégné la vie quotidienne. Marianne ainsi devint commune pour avoir été fièrement communale, mêlée aux gens, invectivée parfois, interpellée toujours, terriblement vivante et, au bout du compte, assez bonne fille pour qu'on mit sac au dos en 1914 pour lui épargner le passage des uhlans.

UN historien sans tripes aurait souri à bon compte devant
tout ce folklore qui sent parfois son Clochemerle. Agulhon, lui, a osé dire quecomptabiliser des édicules ornés et des bonnets jetés en pâture aux simples gens avait un sens, qui est tout aussi simple : il fallait sans doute que laRépublique devint une femme appétissante pour s'imposer si bien en figure de la vie. Quel régime a jamais pu en faire autant ? Bien sûr, les anars rigolent, les calotins ricanent, les hobereaux éructent et les socialos se tâtent encore quand passe l'aguicheuse. Mais elle estdésormais partout chez elle, polysémique et bien fiérote. L'Etat républicain, qui n'était pas tendre du côté de Fourmies ou du Maroc, sut la laisser vagabonder, sans propagande officielle ni enrégimentement des esprits. Jusqu'à l'affreux rendez-vous de 1914, après lequel Marianne ne sera plus jamais "comme avant". De trop d'amours blessées, sans doute, dans la grande saignée.
RIOUX JEAN PIERRE

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La révolution est la guerre de la liberté contre ses ennemis, la constitution est le régime de la liberté victorieuse et paisible.
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Date d'inscription : 24/03/2007

MessageSujet: Re: Maurice Agulhon : Les mariannes   Mer 11 Avr - 1:29

Dans la revue des Annales, on peut lire également un compte rendu de cet ouvrage. C'est Alain Corbin, merveilleux historien au demeurant, qui s'en charge
Pour le lire, il suffit de cliquer ICI

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MessageSujet: Re: Maurice Agulhon : Les mariannes   Mer 11 Avr - 1:51

Merci infiniment Camille et Equitus pour les suggestions de lecture , analyses et comptes-rendus fort intéressants... et très instructifs...
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MessageSujet: Re: Maurice Agulhon : Les mariannes   

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